05.09.2008

La lettre de Guy Môquet lu par Marc Ogeret

Considérant que Guy Môquet était bien plus proche de ses camarades de L'Affiche rouge que des pleurnicheries médiatiques de Sarkozy,

nous décidons de publier sa lettre.


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07.01.2008

Spartaco Fontano

0057a895ae1ca19fe0c65c694f5d964a.jpg Fresnes, le 21 février 1944
 
Mon cher papa, ma chère maman, ma chère sœur,

Dans quelques heures, je serai parti rejoindre Nérone, car aujourd’hui à 15 heures, aura lieu mon exécution.

Mon cher papa, je vais mourir, mais il ne faut pas que le chagrin vous abatte, toi et ma chère maman ; il faut que vous soyez forts, aussi fort que je le suis en ce moment.

Ma mort n’est pas un cas extraordinaire, il faut qu’elle n’étonne personne et que personne ne me plaigne, car il en meurt tellement sur les fronts et dans les bombardements qui’il n’est pas étonnant, que moi, un soldat, je tombe aussi.

Oui, je comprends bien que ce sera dur pour vous tous qui m’aimez de ne plus me voir, mais encore une fois, je vous en conjure, il ne faut pas pleurer.

J’écris ces quelques lignes d’une main ferme et la mort ne me fait pas peur. J’aurais voulu vous serrer une dernière fois sur ma poitrine, mais je n’en ai pas le temps.

Pendant toute ma captivité, j’ai souvent pensé à vous, mais jamais je n’ai eu un moment de défaillance, j’espère qu’il en sera de même pour vous.

Mes chers parents, je termine cette courte lettre en vous embrassant bien fort et en vous criant courage.

 

Papa, maman, sœurette, adieu.

Spartaco

 

Ma chère maman,

 De tous et de toutes, je sais que ce sera toi qui souffriras le plus et c’est vers toi qu’ira ma dernière pensée. Il ne faut en vouloir à personne de ma mort, car j’ai moi-même choisi mon destin.

 
Que puis-je t’écrire, car quoique j’ai l’esprit clair, je ne trouve pas mes mots. Je m’étais engagé dans l’Armée de la Libération et je meurs quand la victoire éclate… Je vais être fusillé tout à l’heure avec mes 23 camarades*.
 
Après la guerre, tu pourras faire valoir tes droits de pension. La prison te fera parvenir mes affaires personnelles, je garde le maillot de papa pour que le froid ne me fasse pas trembler.
 
Ma chère sœur, il ne faut pas trop penser à moi, ne sois pas triste, marie-toi à un bon gars, et à tes enfants, tu leur parleras de cet oncle qu’ils n’ont pas connu.
 
Mon cher papa, il faut que tu sois fort, d’ailleurs, il est impossible que l’homme et la femme qui m’ont mis au monde ne soient pas forts.
Encore une fois, je vous dis adieu. Courage.

Votre fils Spartaco


*Il s’agit en fait de 21 camarades, une erreur de l’éditeur ?

Ils aimaient la vie, lettres de fusillés, présentées par Etienne Fajon, Editions Messidor, Paris, 1985.

18.04.2007

Szlomo Grzywacz à sa femme (1)

medium_Grzywacz.3.jpgPrison de Fresnes – Seine (2) – 21 février 1944

Fraine (sic), le 21 février 1944
 
Chère Janine (3),

 

Aujourd’hui à 3 heures (4) je serai fusillé. Jusqu’au dernier moment, je me conduirai (illisible) comme il convient à un ouvrier juif. Je vais mourir, mais ne m’oublie jamais et, quand tu en auras la possibilité, si quelqu’un de ma famille vit encore, raconte-lui.
Je vais mourir, mais toi tu vivras, et je te souhaite le meilleur pour ton avenir. Je te quitte ainsi que tous ceux que j’ai connus et courage, courage (5) et encore courage (6).
L’avenir et les lendemains meilleurs sont loin de moi.
Je t’embrasse ainsi que (quelques mots illisibles) (7) et tous ceux que je connais (8).

Vis, ton très cher

Grzywacz Szlamek (9).


P.-S. : Mes affaires sont restées à la villa Verlaine.


1. Szlomo Grzywacz a écrit cette lettre en polonais. La traduction et les notes sont de Daniel Tollet.
2. Aujourd’hui Val-de-Marne.
3. On lit “Janinko”, cas vocatif du prénom, que l’on peut traduire par “Janine”.
4. L’indication de l’heure est suivie de “pp.” qui peut signifier aussi bien “przed poludniu” (“le matin”) que “po poludniu” (“l’après-midi”).
5. En français dans le texte.
6. En polonais dans le texte (“odwaga”).
7. Peut-être “swoje stary” (“et tes parents”).
8. “Znajomy” signifie tantôt “connaissances”, tantôt “amis”.
9. “Szlamek”, diminutif de Szlomo.



La Vie à en mourir, Lettres de Fusillés 1941-1944, Editions Tallandier, Paris, 2003.

09.04.2007

Léon Goldberg à sa fiancée

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Fresnes, le 21 février 1944

Ma Chérie,

Ma dernière lettre et mon dernier souvenir pour toi ; je vais être fusillé à 3 heures. Il est 11 1/2. D’abord, je voudrais que tu ne pleures pas et que tu sois très courageuse comme je le suis moi-même. Je n’ai pas peur de mourir. Je trouve quand même que c’est un peu trop tôt. Comme cadeau d’anniversaire, c’est réussi, n’est-ce pas ? Tu sais depuis samedi ce qui m’attend par les journaux.Ta photo est devant moi, ce matin comme toujours. Je l’emmène avec moi pour ce long voyage d’où personne n’est, je crois, jamais revenu. Console-toi très vite, nous nous sommes trop peu connus. J’ai fait mon devoir envers tous. Je ne regrette rien.Tout ce que je voudrais, c’est que, quelquefois, vous tous, mes amis pensiez à moi. Maintenant, j’embrasse tes parents, Fanny, toi-même, ma chérie, ainsi que tous mes amis. Quand mes parents reviendront, tu rendras mes affaires, enfin arranger tout quand tous seront de retour.Ils ont été très forts pour mon cadeau d’anniversaire, ne trouves-tu pas ?
Je n’écris pas grand-chose. Je n’ai pas grand-chose à écrire. Ça vaut mieux. Parlons des amis.
Je souhaite tout le bonheur possible à Roger, Denise et Jean, Claude leur fils, Robert Balin : je les embrasse ainsi que leurs parents. J’embrasse tous les amis du quartier, je n’énumère pas leur[s] nom[s]. Embrasse mes cousins Pérel, les amis Berkowitz, sans oublier surtout Merlo et leurs enfants, Sznaper, Debut, (Alice, Mireille, Joseph) Finkelstein, Fuks, Deltour, Tondelier, Postaniec, enfin tous sans exception. J’oublie Anna, ses parents, Ben, Joseph, etc. Je n’arrête pas de manger en ce moment. Que veux-tu que je te dise, ma chérie ; il faut bien mourir un jour. Je t’ai beaucoup aimée, mais il ne faut pas pour cela oublier que ta vie continue, à toi. D’ici quelque temps, j’espère que tu te seras fait une raison et que la vie reprendr[a] ses droits.
Enfin, ADIEU À TOUS. La vie sera meilleure pour vous. Je vous embrasse tous, ta famille et toi, Ginette.
Je demande pardon à tous ceux que j’oublie des amis.
Ma Ginette, je partirai avec ton nom sur mes lèvres.

 

VIVE LA FRANCE : Léon Goldberg.

J’écris mal à cause du froid.



La Vie à en mourir, Lettres de Fusillés, 1941-1944, Editions Tallandier, Paris, 2003.

07.04.2007

Joseph Epstein

medium_Epstein.2.jpeg Prison de Fresnes (Seine) - 11 avril 1944

Ma petite Paula bien-aimée,
 
Fidèle jusqu’au dernier souffle à mon idéal, cet après-midi à 15 heures, je tomberai fusillé.
Je te laisse seule avec notre petit garçon chéri. Je ne pense qu’à vous deux Je vous aime tellement, je t’aime tellement, ma petite chérie. Je te demande pardon de tout le mal que j’ai pu te faire. Tu m’as donné tellement de bonheur. Maintenant j’y repense ; je revis ces instants de bonheur passés près de toi et près de notre petit garçon chéri. Sois courageuse, ma petite bien-aimée. Défends notre petit Microbe chéri. Élève-le en homme bon et courageux. Et je t’en supplie, ne lui donne pas un autre papa. Parle-lui souvent de moi, de son papa-car qui l’aime tellement, qui vous aime tellement.
Mes derniers instants, je veux les consacrer à vous. Je te revois, avec notre petit trésor dans les bras, m’attendre à la descente du car. J’entends son sourire (1) rire, je revois tes yeux de maman l’envelopper de tant de tendresse. Je l’entends m’appeler « papa », « papa !» Soyez heureux tous les deux et n’oubliez pas votre « papa-car ».
Je saurai mourir courageusement et, face au peloton d’exécution, je penserai à vous, à votre bonheur et à votre avenir. Pensez de temps en temps un peu à moi.
Du courage, ma Paula bien-aimée. Il faut élever notre petit garçon chéri. Il faut faire de lui un homme bon et courageux. Son papa lui laisse un nom sans tache. Aux moments de découragement, pense à moi, à mon amour pour vous deux, à mon amour immense qui ne vous quitte pas, qui va vous accompagner partout et toujours. Ma bien-aimée, ne te laisse pas abattre, tu seras à partir de 15 heures le papa et la maman de notre petit chéri.
Sois courageuse et encore une fois pardonne-moi le mal que je t’ai fait. Te dis, ma Paula bien-aimée, tout mon amour pour toi et notre petit Microbe chéri. Vous serre tous les deux dans mes bras. Vous embrasse de tout mon cœur.
Vive la France, Vive la liberté!


1. Mot biffé sur l’original.

 

Mon petit Microbe, mon fils,

Quand tu seras grand, tu liras cette lettre de ton papa. Il l’a écrite 3 heures avant de tomber sous les balles du peloton d’exécution. Je t’aime tellement, mon petit garçon, tellement, tellement. Je te laisse seul avec ta petite maman chérie. Aime-la par-dessus tout.
Rends-la heureuse, si heureuse. Remplace ton papa-car auprès d’elle. Elle est si bonne ta maman, et ton papa l’aime tellement. Console-la, mon petit garçon chéri, soutiens-la. Tu es tout maintenant pour elle. Donne-lui toute la joie. Sois bon et courageux.
Je tomberai courageusement, mon petit Microbe chéri, pour ton bonheur [et celui] de tous les enfants et de toutes les mamans. Garde-moi un tout petit coin dans ton cœur.
Un tout petit coin, mais rien qu’à moi. N’oublie pas ton papa-car. Mon petit fils chéri, je revois ta petite figure souriante, j’entends ta voix si gaie. Je te vois de tous mes yeux.Tu es tout notre bonheur, le mien et celui de ta maman chérie.

Obéis à ta maman, aime-la par-dessus tout, ne lui cause jamais de chagrin. Elle a déjà tellement souffert. Donne-lui tellement de bonheur et de joie.
Mes derniers instants. Je ne pense qu’à toi, mon petit garçon chéri et à ta maman bien-aimée. Soyez heureux, soyez heureux dans un monde meilleur, plus humain. Vous dis encore une fois tout mon amour. Sois courageuse, ma petite Paula chérie. Aime ta maman par-dessus tout, mon petit garçon chéri, mon petit Microbe chéri. Sois bon et courageux, n’oubliez pas votre papa-car. Vous serre tous les deux dans mes bras. Vous embrasse de toutes mes forces, de tout mon cœur, votre papa-car.
Mes amitiés à tous nos amis.

Joseph Epstein
 

Nota :  Joseph Epstein fut arrêté le 16 novembre 1943 lors d’un rendez-vous avec Missak Manouchian. Il a été fusillé le 11 avril 1944 au Mont-Valérien avec 28 autres résistants après avoir subi d’effroyables tortures.

La Vie à en mourir, Lettres de Fusillés 1941-1944, Editions Points,
collection Point Histoire n° 361, Paris 14 septembre 2006


 

04.04.2007

Célestino Alfonso

medium_Celestino_Alfonso.jpg Prison de Fresnes (Seine) - 21 février 1944

Mes chers parents, sœurs et frère,

Ma chère femme et fils,

Aujoud'hui à 3 heures, je serai fusillé. Je ne suis qu'un soldat qui meurt pour la France.

Je vous demande beaucoup de courage comme j'en ai moi-même : ma main ne tremble pas, je sais pourquoi je meurs et j'en suis très fier;

Ma vie a été un peu courte, mais j'espère que la vôtre sera plus longue.

Je ne regrette pas mon passé, et si je pouvais revivre, je serais encore le premier.

Je voudrais que mon fils ait une belle instruction, à vous tous vous pourrez réussir.

Ma chère femme, tu vendras mes vêtements pour te faire un peu d'argent. Dans mon colis, tu trouveras 450 francs que j'avais en dépôt à Fresnes.

Mille baisers pour ma femme et mon fils.

Mille baisers pour tous.

Adieu à tous.

 

Célestino Alfonso 

 

 

 

03.04.2007

Marcel Rajman

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Prison de Fresnes, 21 février 1944



Ma chère petite maman,

 

Quand tu liras cette lettre, je suis sûr qu’elle te fera une peine extrême, mais je serai mort depuis un certain temps et tu seras consolée par mon frère qui vivra heureux avec toi et te donnera toute la joie que j’aurais voulu te donner.

Excuse-moi de ne pas t’écrire plus longuement, mais nous sommes tous tellement joyeux que cela m’est impossible quand je pense à la peine que tu ressens. Je ne puis te dire qu’une chose, c’est que je t’aime plus que tout au monde et que j’aurais voulu vivre rien que pour toi. Je t’aime, je t’embrasse mais les mots ne peuvent dépeindre ce que je ressens.
Ton Marcel qui t’adore et qui pensera à toi à la dernière minute. Je t’adore et vive la vie.

 

Marcel.

 

Mon cher Simon,

 

Je compte sur toi pour faire tout ce que je ne puis faire moi-même. Je t’embrasse, je t’adore, je suis content, vis heureux, rends Maman heureuse comme j’aurais voulu le faire si j’avais vécu. Vive la vie belle et joyeuse comme vous l’aurez tous. Préviens mes amis et mes camarades que je les aime tous. Ne fais pas attention si ma lettre est folle mais je ne peux pas rester sérieux.

 

Marcel.


J’aime tout le monde et vive la vie. Que tout le monde vive heureux.

Marcel.


Maman et Simon, je vous aime et voudrais vous revoir.

Marcel.

 

 

Ma chère tante, oncle et cousines,

 
 
Au moment où vous lirez cette lettre je ne serai plus. Je vais être fusillé aujourd'hui à 15 heures. Je ne regrette rien de ce que j'ai fait. Je suis tout à fait tranquille et calme, je vous aime tous et j'espère que vous vivrez heureux. Vous remettrez les quelques mots suivants à Maman et à Simon s'ils reviennent un jour, comme je l'espère.

Ma chère tante, j'aurai voulu te revoir, ainsi que ma dernière petite cousine Elise, que je n'ai presque pas vue ; je suis réuni en ce moment avec trois de mes camarades ayant le même sort que moi.

Nous venons de recevoir un colis de la Croix-Rouge et nous mangeons comme des gosses toutes les choses sucrées que j'aime tant. Je vous embrasse tous une dernière fois, ma tante, mon oncle, ma petite Fernande, ma petite Madeleine et aussi ma petite Elise. Ici, on est tous en joie. Je suis sûr que cela vous fera plus de peines qu'à nous.
 
 

Marcel.

Cette dernière lettre de Marcel Rajman m'a été transmise par Shéhérazade et je l'en remercie. 

22.03.2007

Olga Bancic

medium_Olga_Bancic.jpg Prison de Stuttgart, le 9 mai 1944

Ma chère petite fille, mon cher petit amour,

Ta mère écrit la dernière lettre, ma chère petite, demain à 6 heures, le 10 mai, je ne serai plus. Mon amour ne pleure pas, ta mère ne pleure pas non plus. Je meurs avec la conscience tranquille et avec toute la conviction que demain tu auras une vie et un avenir plus heureux que ta mère. Tu n’auras plus à souffrir. Sois fière de ta mère, mon petit amour. J’ai toujours ton image devant moi. Je vais croire que tu verras ton père, j’ai l’espérance que lui aura un autre sort. Dis-lui que j’ai toujours pensé à lui comme à toi. Je vous aime de tout mon cœur. Tous les deux vous m’êtes chers. Ma chère enfant, ton père est, pour toi, une mère aussi. Il t’aime beaucoup. Tu ne sentiras pas le manque de ta mère. Mon cher enfant, je finis ma lettre avec l’espérance que tu seras heureuse pour toute ta vie avec ton père, avec tout le monde. Je vous embrasse de tout mon cœur, beaucoup, beaucoup.

Adieu mon amour.

Ta mère
Olga Bancic

Roger Rouxel

medium_Roger_Rouxel.jpg ROGER ROUXEL À SA FIANCÉE

Prison de Fresnes (Seine), 21 février 1944

Chère petite Mathilde chérie,

 

Je t’écris une première et dernière lettre qui n’est pas très gaie : je t’annonce ma condamnation à mort et mon exécution pour cet après-midi, à quinze heures, avec plusieurs de mes camarades. Je te demande d’avoir beaucoup de courage ; je vais mourir en pensant à toi jusqu’à la dernière minute comme j’ai toujours pensé.
Je meurs courageusement et en patriote pour mon pays, j’ai fait mon devoir de soldat, je te demande d’oublier ce cauchemar et te souhaite d’être heureuse, car tu le mérites ; choisis un homme bon, honnête et qui saura te rendre heureuse. Conserve ma mémoire le temps que tu voudras, mais il faut te dire une chose, personne ne vit avec les morts.


J’avais fait pour toi et moi de beaux projets, mais le sort en a décidé autrement. Je te jure que je n’ai jamais eu un moment de défaillance. Je meurs en soldat de la Libération et en Français patriote.


Tu demanderas si tu le désires à mes parents chéris, que je vais quitter avec un grand regret, un souvenir de moi qui ne devra jamais te quitter.


Tu diras aussi à tous mes camarades que tu connais que je les quitte en pensant à eux, qu’ils pensent un peu à leur camarade qui est mort pour sa patrie.


Chère Mathilde, j’aurais bien voulu ainsi que mes parents vous serrer une dernière fois dans mes bras, mais le temps me manque. Je pense tendrement à tes parents, à toute ta famille que je regardais déjà presque comme la mienne ; mon dernier souvenir va aussi vers tous les voisins et amis que je quitte en embrassant de tout cœur.


J’espère que le souvenir de mes camarades et le mien ne sera pas oublié car il doit être mémorable, petite Mathilde. Je te demande d’être heureuse, c’est ma dernière volonté.


Ma lettre n’est pas très bien écrite, mais ce n’est pas de ma faute, conserve-la parmi les objets qui te sont les plus précieux.
Je termine en t’embrassant de tout mon cœur et ton souvenir m’accompagne jusqu’au bout.
Ton petit ami qui te quitte pour toujours.

 

Roger Rouxel

VIVE LA FRANCE

 

Missak Manouchian

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Prison de Fresnes (Seine), 21 février 1944

Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. On va être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas, mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.

Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m’étais engagé dans l’Armée de la Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur ! à tous ! J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon honneur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires, je les lègue à toi à ta sœur, et pour mes neveux. Après la guerre, tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la Libération.

Avec l’aide de mes amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs, si possible, à mes parents en Arménie. Je mourrai avec 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et, si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal, sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et à ceux qui nous ont vendus. Je t’embrasse bien bien fort, ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

MISSAK MANOUCHIAN

P.S. : J’ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M