03.04.2009
Jean Lemberger
- Jean Lemberger,
- résistant FTP-MOI, survivant
- « Nous n'irons pas à la mort comme des moutons à l'abattoir »
- D'abord, il y a eu la rue Mathis. À six dans une pièce. David et Guitele, avec leur nichée : Stefa, l'aînée, et puis Nathan et les deux petits, Serge et Jean. Le soir, dans le petit logement du 19e arrondissement de Paris, on déroule les matelas. L'eau est sur le palier. Communistes, les Lemberger ont fui la Pologne, où le Parti est clandestin. Ils ont voulu échapper à la misère et à l'antisémitisme. Là-bas, David, boulanger, avait été interné dans un camp. Il avait connu les coups, les brimades. La fille était pourchassée par la police. La France de 1936 a bien voulu les accueillir comme réfugiés politiques. Mais ils n'ont pas de permis de travail. Qu'importe ! C'est le temps des cerises aux oreilles, des manifs enrubannées de drapeaux rouges (1). Stefa, aujourd'hui, se souvient encore des chants révolutionnaires qu'elle entonnait en polonais, sous les applaudissements des ouvriers. «Pour nous, la France, c'était le pays de la fraternité.»
Un an plus tard, ils emménagent près de la Nation, rue des Immeubles-Industriels, c'est presque le paradis. La langue commune est le yiddish ou le polonais. C'est un peu le shtetl reconstitué. La guerre d'Espagne enthousiasme ce petit peuple de bannis qui croit dur comme fer aux lendemains qui chantent. L'appartement des Lemberger ouvre ses portes aux juifs polonais qui passent par Paris pour rejoindre les Brigades internationales. Ils se sont mis à la confection. Une vieille machine à coudre est leur bien le plus précieux. Jean est le seul qu'on envoie à l'école. À12 ans, mêlé aux gamins du primaire, il est malheureux comme les pierres. Humilié, au fond de la classe, avec ses jambes trop longues, coincées sous un pupitre trop petit, et ce fichu accent dont tout le monde se moque. Quand Serge tombe malade, il le remplace devant la machine à coudre. La vraie vie, croit-il, peut enfin commencer. - Mais en 1939 tout se détraque. La République espagnole capitule. Le pacte germano-soviétique déboussole la famille. Trois frères de Guitele sont expulsés vers la Pologne, en vertu d'un décret pris par le gouvernement Daladier. Dès que la guerre éclate, des juifs allemands de la rue des Immeubles-Industriels sont internés. Les mesures antijuives se succèdent. Les Lemberger sont touchés au cœur. «Nous, les quatre enfants, dit Stefa, on s'est tout de suite engagés, sans attendre l'appel du Parti.» La MOI (Main-d'œuvre immigrée), avec sa sous-section juive, est faite pour eux. Jean entre dans le mouvement, comme son pote, son voisin, Marcel Rajman, qui sera fusillé quelques années plus tard avec le groupe Manouchian. Les héros de l'Affiche rouge (2).
Au début, Jean confectionne des petits tracts anti-allemands («Chassons l'occupant»), en bidouillant des lettres de caoutchouc découpées dans des pneus de vélo. Très vite, on va passer aux choses sérieuses. Ses deux frères Nathan et Serge sont arrêtés et conduits au camp d'internement de Beaune-la-Rolande. Ils s'évadent. Mais Guitele y reconduit Serge, croyant bien faire : elle pense que les premiers déportés vers l'Allemagne seront installés dans les meilleurs camps Nathan rejoint la Résistance. Jean, lui, a 17 ans quand les gendarmes français le conduisent à Drancy, le 20 août 1941. Miraculeusement libéré au bout de trois mois, il a perdu 27 kilos. Et déjà tout compris. « Ce n'est qu'un début. Les Allemands veulent notre perte. Il va falloir se défendre. Non, nous n'irons pas à la mort comme des moutons à l'abattoir. »
Pour Jean, il n'y a pas d'autre choix que la lutte armée. Désormais, il fait partie au sein des FTP-MOI de ceux que les nazis appellent des « terroristes ». Les « actions » lui tordent le ventre. «C'est tellement dur de tuer quelqu'un même un Allemand quand on n'est pas un bandit. » Attaques de convois, grenades lancées dans les lieux fréquentés par les Allemands, meurtres ciblés d'officiers : les FTP-MOI harcèlent l'occupant. La police française et la Gestapo sont aux trousses de ces gamins au courage insensé qui risquent chaque jour leur vie. La veille de la grande rafle du Vel' d'Hiv', le 16 juillet 1942, Jean sait ce qui va se passer. Des informations ont filtré de la Préfecture de Police : cette fois, les femmes et les enfants seront arrêtés et déportés. Comment croire que l'on va envoyer des bébés en Allemagne « pour travailler » ? Dans une course éperdue, Jean tente de prévenir ces juifs que l'on va emmener à la mort, il en est sûr, et les convaincre de quitter leurs logements. Bien peu le croient. Et puis, aller où ? Le 16 juillet, 9 000 agents de la police française entassent 12 000 personnes dont 4 000 enfants dans les autobus verts à plate-forme de la TCRP (Transports en Commun de la Région parisienne).
L'étau se resserre sur les FTP-MOI. La clandestinité de Jean s'achève le 22 avril 1943, alors qu'il regagne sa planque, boulevard Soult. Il a été donné par une copine juive de la rue des Immeubles-Industriels, une rouquine (Lucienne Goldfarb dite Katia la rouquine) qu'il verra quelques jours plus tard papoter tranquillement avec des policiers des Renseignements généraux, pendant que, rue des Saussaies, on torture des résistants. Jean est déporté au Struthof, en Alsace annexée, le seul camp de la mort situé en France et doté d'une chambre à gaz. Classé « Nacht und Nebel » (Nuit et Brouillard), il est détenu successivement dans une vingtaine de prisons allemandes, avant d'arriver, en janvier 1944, à Auschwitz. Par deux fois il est sélectionné pour la chambre à gaz. Par deux fois il est épargné au dernier moment.
Quand Jean a été libéré, il ne pouvait dormir que par terre, enroulé dans une couverture. Il devait se nourrir au biberon. Serge aussi a été déporté à Auschwitz et en est revenu. Nathan, lui, a été fusillé pour tentative d'évasion : il avait réussi à dévisser une planche du wagon qui le menait à Auschwitz. L'oncle Adolf n'est jamais revenu de Buchenwald. On n'a jamais revu la tante Léa, la cousine Jacqueline, pas plus que l'autre oncle, Charles, sa femme Gisèle, et leurs deux enfants, Daniel et Jeannot. Les parents Lemberger, leur fille Stefa et son mari Marcel Skurnik, leur petite fille Paulette ont survécu.
Après la guerre, Jean et Serge ont monté un atelier de confection à Paris. Ils sont morts au début des années 1990, à un an d'intervalle.- (1) L'histoire de la famille Lemberger a été racontée dans Heureux comme Dieu en France, par Gérard Israël (Robert Laffont, 1975).
(2) Le Sang de l'étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance, par Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski (Fayard, 1989). - Agathe Logeart
23:10 Publié dans DANS LA PRESSE AUJOURD'HUI | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : ftp-moi, rajman, missak manouchian, résistance, rafles
19.09.2007
Qui a trahi Manouchian ? par Adam Rayski
Qui a trahi Manouchian et son groupe de résistants ? Le parti communiste est-il réellement en cause, même indirectement ? Adam Rayski* apporte ici un précieux témoignage.
L'Histoire : Avant d'être fusillé, Manouchian, dans sa dernière lettre, pardonne à tous, « sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus ». Qui est le traître ?
Adam Rayski : Dans l'esprit de Manouchian il s'agissait de Joseph Davidovitch, commissaire politique des FTP-MOI1 depuis juin 1943. Manouchian était son subordonné et ne l'a accepté qu'à contrecœur. En octobre, Davidovitch disparaît. Par une fuite de la préfecture, nous avons appris qu'un résistant dont le signalement correspondait à celui de Davidovitch avait craqué, était passé aux aveux. Il sillonnait Paris en voiture avec les policiers français pour piéger les camarades sur leurs lieux de rendez-vous. A la suite d'une évasion simulée, il devait infiltrer la MOI et remonter jusqu'à la direction clandestine du Parti. Après les coups de filet de mars 1943 – 140 camarades arrêtés –, la police s'était déjà bien infiltrée. En janvier 1944, ce sont deux adjoints de Duclos qui tombent. Davidovitch a contribué à mieux cerner l'organigramme clandestin. Sa trahison ne fait plus aucun doute.
L'Histoire : Et quels sont ceux qui ont vendu ?
Adam Rayski : Une certitude : Manouchian ne pouvait soupçonner les communistes. Pour Mélinée, sa veuve, il est mort communiste. « Vendre » est le mot de la terminologie résistante et de la presse clandestine pour désigner la Collaboration et Vichy, surtout après Montoire. A son procès, quand Manouchian déclare : « Vous avez vendu votre conscience et votre âme à l'ennemi », il s'adresse avec mépris à un parterre de gestapistes français et de journalistes collaborateurs.
L'Histoire : Il y a ce Tomasina, compagnon de cellule de Manouchian. Manouchian lui aurait dit qu'il accusait formellement un certain Roger d'être coupable, au même titre que Davidovitch. C'est en tout cas ce que déclare la veuve de Manouchian. Qu'en pensez-vous ?
Adam Rayski : Effectivement, Tomasina laisse planer le doute sur Roger - Boris Holban -, chef militaire parisien des FTP-MOI, d'être coresponsable de l'arrestation. Roger aurait insisté pour que Manouchian donne les vrais noms et adresses des camarades à Davidovitch. C'est fondamentalement méconnaître les réalités de la clandestinité. Les vrais noms, ça n'existait pas. Mélinée Manouchian dit, à propos du 16 novembre 1943, que Manouchian ne connaissait pas les adresses. Cette déclaration de Tomasina n'est pas sérieuse. C'est offenser Manouchian que de le présenter comme un boy-scout alors qu'il était un résistant de première qualité.
L'Histoire : Que pensez-vous de la thèse de la « tricolorisation » du Parti ? Certains historiens prétendent que le PC, soucieux de redorer son blason cocardier, aurait sacrifié délibérément les combattants « Manouchian » aux noms trop juifs et à l'accent yiddish si peu national...
Adam Rayski : Le groupe Manouchian n'était pas comme ça. suspendu en l'air. Il était en interconnexion avec tous les rouages du Parti. On ne pouvait livrer sélectivement Manouchian sans mettre en danger toutes les organisations dans la mouvance du Parti. Dans l'hécatombe de mars 1943, il y avait beaucoup de Français de pure souche. Il n'y a qu'à lire le rapport de police du 3 décembre 1943, établi après la chute de Manouchian : « 67 arrestations, 14 Français aryens, 4 Français juifs, 19 étrangers aryens, 30 étrangers juifs. » Souvenez-vous de Joseph Epstein, responsable FTPF de l'Ile-de-France, exécuté en avril 1944 avec 18 Français « aryens ». Le PC ne manquait pas de noms bien français. L'appellation nazie de groupe « Manouchian », c'est la propagande raciste pour mieux discréditer la Résistance et la présenter comme non patriotique.
L'Histoire : Le groupe a-t-il été abandonné sans armes ?
Adam Rayski : Le même rapport de synthèse énumère tout un arsenal trouvé dans une planque de Marcel Rayman et de Boczov qui appartenait au groupe des 23 condamnés de l'Affiche rouge : « 5 pistolets, 6 grenades, des lots de cartouches, une mitraillette Mauser, etc. » Que l'on s'y reporte.
L'Histoire : Sans argent ?
Adam Rayski : La caisse du Parti ne fonctionnait pas comme une payerie générale. Fréquemment l'argent arrivait en retard, ou pas du tout quand le collecteur de fonds « tombait ». Tout le monde brandit la dernière lettre de Manouchian à sa femme, mais néglige bizarrement son post-scriptum : « J'ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M[lissak] M[anouchian]» Si l'argent venait à manquer, c'était pour des raisons techniques et non politiques. La thèse de l'abandon ne tient pas debout.
L'Histoire : y a-t-il une responsabilité du PCF dans la chute du groupe Manouchian ?
Adam Rayski : En mai 1943, devant le bilan des pertes des organisations juives, j'ai demandé le repli. le transfert de notre direction dans la zone Sud. Le Parti a refusé, qualifiant cette attitude de « capitu1arde ». Le PC voulait continuer à frapper dans la capitale, avec ce qui restait son unique bras séculier : les FTP-MOI. Stratégiquement, la direction, pour affirmer sa suprématie vis-à-vis de Londres et du Conseil national de la Résistance, désirait capitaliser les actions d'éclat de la MOI. La direction nationale juive est partie in extremis pour Lyon, mais les FTP ont continué à lutter sur place avec acharnement. Le Parti a sous-estimé l'impératif de la guérilla urbaine – savoir décrocher – et a tiré un rendement politique maximum des coups d'éclat de la MOI. A terme, c'était donc bien une grave erreur politique. La part de responsabilité du PC dans les arrestations de résistants - dont les 23 de l'Affiche rouge - est indiscutable. Mais ne parlons pas à propos du Parti de trahison ; ne parlons pas non plus d'abandon et encore moins de sacrifice prémédité.
(Propos recueillis par Alain Rubens.)
* Responsable national de la section juive du PCF. de 1941 à 1949.
1. Francs-tireurs partisans. Main-d’œuvre immigrée. Cf. L'Histoire numéro spécial 80. " Résistants et collaborateurs ". p. 38.
2. Date de l'arrestation de Manouchian.
3. Pour Adam Rayski, Armène désigne l'organisation arménienne de Paris.
ARTICLE DE LA REVUE L’HISTOIRE N° 81, SEPTEMBRE 1985
11:55 Publié dans DANS LA PRESSE AUJOURD'HUI | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Adam Rayski, Manouchian, L'Histoire, Résistance, PCF, détachement juif FTP-MOI
30.04.2007
Ils étaient des nôtres !
RETOUR SUR L'AFFICHE ROUGE
Il y a 60 ans, 22 résistants étaient fusillés. Parmi eux, Missak Manouchian. Le plus jeune, Thomas Elek, avait 17 ans. La seule femme, Golda Bancic, fut décapitée en mai. Le colonel-président du « procès » affirmait alors : « La police française a fait preuve d'un grand dévouement. » Il faisait référence, en l’occurrence, à l’une des brigades spéciales des renseignements généraux qui les arrêta après de multiples attaques de convois militaires et de colonnes de troupes, hold-up, sabotages, attentats (entre autres contre le commandant du Grand Paris et le responsable du Service du travail obligatoire (STO) en Allemagne. Sur les 80 combattants des Francs-tireurs et partisans de la Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) actifs en région parisienne entre juin et novembre 1943 — auxquels appartenait le groupe —, huit seulement n’ont pas été arrêtés ou tués. Il ne restait alors, dans la région, déjà plus beaucoup d’autres FTP, suite à la répression et au départ au maquis des jeunes requis par le STO. Il aura fallu du temps avant que cette épopée ne figure dans les manuels du secondaire ; comme celle de l’affiche des occupants — placardée à 15 000 exemplaires — dénonçant « l’armée du crime’, baptisée bien plus tard « L'Affiche rouge », dans un poème d’Aragon chanté par Léo Ferré.Le « procès » avait été monté pour alimenter la xénophobie et l’antisémitisme du régime de Vichy. La Résistance était ainsi le fait d’une « tourbe internationale » (Le Matin), de « terroristes judéo-communistes » (Paris-soir), « l’activité d'étrangers et de Juifs abusant de l’hospitalité française pour créer le désordre dans le pays qui les a recueillis », et dont « le but est l’avènement du bolchevisme international » (1). Internationalistes effectivement, ces Arméniens, Espagnols, Italiens, Hongrois, Polonais, Roumains, dont les familles avaient été souvent exterminées, combattants antifascistes dans leur pays ou/et dans les Brigades internationales de la Révolution espagnole. Beaucoup étaient communistes, bien sûr. Et nombreux étaient Juifs...
« Vous étiez fait pour la lutte armée ? Je ne crois pas, j'étais normal. »
(interview de Raymond, ex-FTP-MOI, par Mosco).
Du côté de la résistance gaulliste, Radio Londres n’y fait allusion que deux mois après : il faut se méfier des fausses nouvelles allemandes, les résistants sont avant tout des fonctionnaires, de simples citoyens, des anciens de Verdun. Le Conseil national de la résistance (CNR) va d’ailleurs s’inquiéter de « l’activité des mouvements étrangers sur le territoire français », qui « doit s’interdire toute attitude susceptible de compromettre l’unité ». Dans l’édition du Larousse en trois volumes de 1966, Missak Manouchian est absent. Et il faudra attendre le 40e anniversaire pour un hommage officiel, enfin, mais limité aux Arméniens. Le ministère des Anciens Combattants appose des croix sur les tombes de combattants juifs tout autant ignorés par les instances communautaires. Pour le PCF, les actes sont plus facilement revendiqués que les personnes, ces résistants cosmopolites font tache dans le tricolore. De même qu’on passera longtemps sous silence le « travail allemand », dont le responsable était Arthur London et qui n’a pas été le monopole de ceux auquel il a valu l’épithète d’« hitléro-trotskystes ». Officiellement, c’était « A chacun son boche ! » (titre de l’Huma en 1944). Tant pis si, sous l’uniforme, il y avait un travailleur, parfois un communiste... L’heure était au Front national (créé par le PCF comme organisation « large » des FTP, bientôt FTPF, avec un « F » comme Français, dont le journal s’appelait France d’abord !). « Il fallait pouvoir chanter La Marseillaise sans accent ! » (2). André Marty, au bureau politique du PCF, parle à la Libération de « chasser tous les “ski” des directions du parti » (3). A la tête de la MOI, il n’y avait plus que des Français. A Claude Lévy, qui écrit un livre sur son bataillon, Aragon, poète et éditeur, demande de « changer les noms. On ne peut tout de même pas laisser croire que la Résistance française a été faite par des étrangers ». Le 1er mars 1944, d’ailleurs, l’Huma avait consacré 15 lignes à l’exécution du groupe, sans citer le nom d’un seul de ses membres. Il faudra attendre 1951 pour qu’un deuxième article, intitulé « Pages de gloire des 23 », sorte et pour que « le poète du BP », Aragon, écrive Manouchian, en ajoutant certes sa touche patriotarde aux derniers mots écrits par Missak à sa compagne, censurés de 1946 à 1965 de leurs allusions aux trahisons. Est-ce un hasard si, cette année-là, un Comité Manouchian, indépendamment du PCF, s’était mis en place et obtiendra une rue dans le XXe ?
Après la Libération, une partie des survivants sont repartis dans leur pays pour construire ce qu’ils pensaient être le socialisme. Beaucoup, comme les anciens des Brigades internationales ou des maquis, ont connu la répression stalinienne. Certains même ne quitteront un camp que pour un autre. Le spectre d’une résistance dynamique, sociale, anticapitaliste, échappant aux accords de Yalta (imposés par les impérialismes vainqueurs), mais aussi celui du titisme — qui mènera à l’élimination politique du PCF, entre autres, de Guingouin (responsable des maquis du Limousin), puis de Marty et de Tillon (chefs des FTP) — est un angle d'éclairage pour comprendre l’interrogatoire d’Arthur London. Ce dernier, premier responsable des FTP-MOI, interrogé à Prague en 1951 par ses procureurs staliniens, s’entend demander d’avouer que la MOI était une « section de la Quatrième Internationale trotskyste. » Il est vrai que le mécanicien arménien Arben Dav'tian, bolchevik en Géorgie en 1917, garde rouge puis officier commissaire politique dans l’Armée rouge pendant la guerre civile, exclu ensuite puis déporté comme membre de l’Opposition de gauche, qui s’évade en Iran en 1934 sous le nom de Manoukian, rejoint ensuite, sous le pseudonyme de Tarov, le groupe russe qui travaillait à Paris avec le fils de Trotsky, avant d’être recruté pour son groupe, en 1942, par Manouchian qui n’ignore pas son passé. « Il faut penser également à Manoukian qui meurt avec moi », écrit-il à sa belle-soeur, deux heures avant l’exécution. En août 1943, une note de la section des cadres aurait avisé la direction du PCF que Manouchian était de tendance trotskyste. Confusion de noms ? Quoi qu’il en soit, ils étaient « des nôtres ».
1. Cité par le colonel-président du fameux "procès".
2. Comme le note ironiquement Maurice Rajsfus.
3. Lise London.
Rouge n° 2052 du 19 février 2004
(Hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire)
Nota : Je n'hésite pas un seul instant à publier ce remarquable article de Jean-Pierre Debourdeau paru dans Rouge du 19 février 2004. Celui-ci a le mérite de nous rappeler comment le PCF a su si bien nourrir le mensonge et alimenter le révisionnisme sur l'histoire de la Résistance. Il fallait absolument que la Résistance fût française, Manouchian, Rajman, Bancic..., autant de noms qui résonnaient mal aux oreilles "patriotardes" des thuriféraires du stalinisme.
Souvenons-nous donc de ce "n'oubliez pas" ; non, n'oubliez pas comment le PCF a avili Guingoin pendant des années jusqu'à ce que Marie-George Buffet lui rende un pathétique hommage lors de ses funérailles, lui présentant des excuses post mortem au nom de son parti.
Oui monsieur Aragon, vous le disiez vous-même : "Onze ans déjà que cela passe vite onze ans", onze longues années après lesquelles le PCF organisera pompeusement à grand renfort de commémorations la récupération de l'Affiche rouge. Ceux que l'on ne devait pas nommer deviennent subitement des héros, ils ne dérangent plus, ou plus exactement ils servent aujourd'hui d'alibi politique face à la montée de la xénophobie. Après le reniement et la lâcheté, après les insultes et les crimes qui vous donnaient tant d'aplomb, qualifiant d'"hitléro-trotskistes" ceux qui combattaient pour l'Internationalisme et contre la guerre impérialiste, ceux qui sont morts sans haine pour le peuple allemand, vous continuez à visiter l'histoire avec cette insupportable fourberie, pour rester dans l'euphémisme, reniant aujourd'hui, niant même, ce dont vous êtiez si fiers hier.
Patrice Corbin
10:32 Publié dans DANS LA PRESSE AUJOURD'HUI | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Manouchian, Rajman, FTP-MOI, Rajsfus, Lise London, LCR, trotskistes



